Rôles et responsabilités dans la promotion des valeurs civiques et républicaines.
La partition des institutions informelles, non formelles et formelles de l’Education.
Monsieur le Ministre du Travail, du Dialogue social, des Organisations professionnelles et des Relations avec les Institutions
Monsieur le modérateur, cher collègue Serigne Diop médiateur de la République
Permettez- moi d’abord de vous souhaiter plein succès dans les missions qui vous sont confiées, de vous souhaiter vous, les conseillers de bonnes fêtes de fin d’année 2014, et une bonne année 2015
- Je salue tous, les compatriotes, collègues, camarades dans l’éducation et le mouvement social que je vois dans la salle
- Je salue la constance de ceux qui sont impliqués dans l’organisation de cette journée, je pense à Seynabou Mbaye qui a la mémoire de l’évènement. Quand elle m’a appelé pour me réitérer l’invitation de l’année dernière. Je lui ai envoyé trois (3) documents :
Ma contribution sur le thème plus deux (2) annexes sur les états d’âme d’un citoyen , le premier souffle sur le foncier, le deuxième sur les animaux dans la ville, le troisième souffle sur les enfants de la rue est en préparation .
Ces piques sont à mon avis des grilles qui me permettent de suivre l’état de la gouvernance dans notre pays.
Introduction
« La civilisation traditionnelle, (je parle surtout de l’Afrique de la savane au sud du Sahara) que je connais plus particulièrement était, avant tout une civilisation de responsabilité et de solidarité à tous les niveaux. En aucun cas un homme, quel qu’il soit, n’était isolé. Jamais on n’aurait laissé une femme, un enfant, un malade ou un vieillard vivre en marge de la société comme une pièce détachée. On lui trouve toujours une place au sein de la grande famille africaine, ou même un étranger de passage trouvait gîte et nourriture : l’esprit communautaire et le sens du partage présidaient à tous les rapports humains. Certes comme toute société humaine, la société africaine avait ses tares, ses excès et ses faiblesses. C’est à vous jeunes gens et jeunes filles, adultes de demain, qu’il appartiendra de laisser disparaître d’elles mêmes les coutumes abusives tout en sachant préserver les valeurs traditionnelles positives. La vie humaine est comme un grand arbre et chaque génération est comme un jardinier.» (Hampathé Bâ, Lettre à jeunesse).
Cette lettre du grand sage africain suffit comme plaidoyer pour la considération à accorder au rôle des familles dans la culture de la responsabilité et de la solidarité. On aurait pu parler de la conscience des identités multiples, etc. Papa et Maman peuvent appartenir à des ethnies différentes, peuvent venir de villes, de pays différents, parler des langues différentes et pratiquer des cultes. Différents.
Le grand écrivain, grand éducateur le Sénégalais Abdoulaye Sadji, s’était consacré à la valorisation positive des traditions africaines et la description du choc entre les cultures africaines et les cultures occidentales et orientales. Son ouvrage Education Africaine et Civilisation, Dakar 1954 et ses romans Maïmouna, 1952, Nini, mulâtresse de Saint-Louis, 1954, Modou Fatim, 1960 peuvent aider à comprendre l’enjeu du dialogue et du choc des cultures en matière d’éducation. Il est assez révélateur que Sadji ait consacré un grand effort à réaliser avec Léopold Sédar Senghor la belle histoire de Leuk le Lièvre, un livre à l’usage des enfants. La famille restreinte ou élargie, le groupe ethnique, la classe d’âge reçoivent et transmettent contes et légendes, et à travers ces modalités et processus, des valeurs et des modèles de comportement.
I / Les institutions informelles
Des chercheurs comme Roland Colin (Systèmes d’éducation et mutations sociales. Continuité et discontinuité dans les dynamiques socio éducatives, le cas du Sénégal, thèse de doctorat soutenue en 1977 à l’Université de Paris V) ou Ki Zerbo, Eduquer ou périr, Unesco, 1990) ; ont approfondi la réflexion sur le dialogue interne et les chocs entre civilisations africaines et les vents d’Est (Islam) et d’Ouest (colonisation, christianisme). Dans ces dynamiques, comme du reste dans l’étude des faits civilisationnels, il faut tenir compte de la géographie, du contexte et surtout des langues, véhicules de savoir, savoir faire, savoir être et de savoir vivre ensemble. Dans le quotidien le Soleil d’aujourd’hui 23 Décembre 2014 Roland Colin revient sur le legs du Président Dia et sur l’être intégral ; la place de ‘éducation et de la formation dans le développement, le dialogue intergénérationnel.
Cheikh Anta Diop a donné les conseils suivants en 1952 : « Quand nous voudrions nous adresser efficacement au peuple africain pour un but quelconque, nous ne tarderons pas à réclamer la nécessité de recourir aux langues africaines. Faire un travail préalable pour rendre celles-ci aptes à exprimer toute la réalité moderne, c’est donc supprimer l’obstacle majeur qui s’oppose à une éducation populaire extra scolaire (Cheikh Anta Diop, vers une idéologie politique africaine, in Alertes sous les Tropiques, Paris, Présence Africaine, 1990, p.53). Il avait déjà insisté dès 1948 sur les nouvelles possibilités offertes par l’imprimerie, la radio et le cinéma (voir son texte sur la Renaissance Africaine, op cit, p.37.
Efficacité dans l’action, réalisme face au contexte avec ses défis de modernisation, de développement inégal aux plans local, national et international, sont les éléments à tenir en compte. L’insistance sur l’éducation extra scolaire africaine a été partagée par toute une génération d’intellectuels, militants de la cause de la libération nationale, on aurait pu citer les acteurs de l’Education de base comme Amadou Mahtar Mbow, Mamadou Dia, Ben Mahdi Cissé, etc.
Toute cette génération a partagé un but précis : la libération nationale, la défense de la République et d’autres valeurs. Leur vision peut être éclairée par une profonde réflexion, celle d’un des meilleurs historiens de la démocratie (antique et moderne) à savoir Moses Finley.
Dans une société restreinte, une société relativement fermée, en face à face on pouvait bien appeler les institutions fondamentales de la communauté : la famille, le club, le gymnase, l’assemblée des agents naturels d’éducation (Finley, démocratie antique, démocratie moderne, Paris Payot, 1990). Quand la société devient plus complexe, il y a pluralité des groupes d’intérêts ethniques, religieux, régionaux économiques. Des partis et des factions naissent. Leurs objectifs, leurs tactiques se dessinent. Dès lors l’Etat est constitué, essaie de concilier les intérêts des différents groupes.
« Lorsque l’un des groupes ou tous ces groupes se voient confrontés, chacun pour sa part, avec un conflit entre leurs propres buts. C’est souvent le cas, quand il s’agit de problèmes plus vastes, alors la difficulté de la décision en est grandement accrue » -Finley, op cit, doc.
En ce qui concerne donc la promotion de la démocratie et surtout la consolidation de la république, il faut tenir compte non seulement des institutions informelles ( la famille, les assemblées traditionnelles, genre « penc »), mais aussi des institutions non formelles, mieux élaborées jusqu’à devenir des institutions formelles, légales reconnues par l’Etat (ASC, OSC, ONG, syndicats avec parfois leurs organes de communication. Les mbootaay, dahras, chorales peuvent être des cadres d’éducation.
II / Les syndicats et les ONGs
Notre collègue Djibril Mame Debouron résume bien la place et la responsabilité des enseignants dans une publication de l’ONG Aide Action intitulée « l’Enseignant au bout du monde » Paris, 2001.
« Les échecs successifs des diverses tentatives de réhabilitation des systèmes éducatifs africains viennent en partie de l’indifférence ou de la réticence marquée d’un corps enseignant bafoué dans ses intérêts et confronté à des réalités de survie. Ses mises en garde et ses cris de détresse ne reçoivent aucun écho. A l’heure de la croisade en faveur de l’Education pour Tous, le moment est-il propice pour s’interroger sur les conditions d’existence et de travail de l’enseignant ?
Le vrai débat réside dans les discussions susceptibles de proposer les formules les meilleures pour parvenir à un financement confortable, concerté et durable des systèmes éducatifs africains. Les conditions de travail se sont considérablement améliorées dans les classes qui ont le privilège de bénéficier d’une intervention d’ONG ou de bailleurs de fonds bilatéraux ou multilatéraux. Les cadres de travail sont stimulants, mais ils ne déclenchent qu’un enthousiasme éphémère ».
Cette coopération entre acteurs non étatiques (syndicats d’enseignants, ONGs intervenant dans l’éducation et secteur privé fait des progrès. Ici au Sénégal, s’est tenue du 28 au 31 Mai 2013 à l’ESEA (ex ENEA) la 2e université des Acteurs Non Etatiques.
Parmi les recommandations de cette dernière édition on a insisté sur l’éducation inclusive, la sensibilisation et la formation de plusieurs acteurs : parlementaires, journalistes, élus locaux, inspecteurs, personnel enseignant, OSC. Certaines ONGs dont l’ASRADEC (Association Sénégalaise de Recherche et d’Appui au Développement Communautaire) ont élaboré un projet de Centre de Recherche et de Formation à l’Education au Développement et à la Citoyenneté. Ce projet insiste sur la citoyenneté républicaine, les droits et responsabilités, les libertés, le genre, le pouvoir d’Etat, les collectivités locales, l’alphabétisation, la gestion des micro réalisations, la transformation et la commercialisation sans oublier le contrôle citoyen, les TICs, les méthodes d’évaluation des projets, etc. La communauté des organisations syndicales, les acteurs du secteur privé, tous attendent beaucoup de l’application des conclusions des Assises de l’Education qui se sont tenues du 28 au 30 Août 2014.
III / Responsabilités d’une institution formelle exceptionnelle : Etat
« Les Assises interviennent à un moment où les pouvoirs publics ont défini une vision et les stratégies de l’action publique visant le développement du Sénégal, en particulier la stratégie nationale du développement économique et social (SNDES) 2013-2017, le programme triennal d’investissements publics (PTIP) 2013-2015 et, pour ce qui concerne spécifiquement le secteur de l’Education et de la Formation, la lettre de politique générale pour le secteur de l’Education de 2013-2025 ainsi que le Programme d’Amélioration de la Qualité, de l’Equité et de la Transparence (PAQUET) EF 2013-2025) Dans les domaines de l’Education et de la Formation, les grandes priorités sont clairement identifiées par la SNDES et la Lettre de Politique Générale. En ce qui concerne plus précisément cette Lettre de Politique Générale les principes directeurs suivants sont retenus : revalorisation des principes et valeurs de la République ; approche par les droits humains ; proximité dans l’identification et la gestion de la demande et de l’offre d’éducation et de formation ; responsabilisation, inclusion et participation des acteurs, renforcement des partenariats entre les acteurs, promotion de la bonne gouvernance et la reddition des comptes, rationalisation des ressources humaines, matérielles et financières par la recherche de l’efficacité et l’efficience ; renforcement du capital humain. »
Si les recommandations des Assises sont mises en œuvre, on peut espérer que le Sénégal va se doter d’une nouvelle politique éducative qui permettra de renforcer les institutions républicaines et qui contribuera au développement économique et social du pays.
L’Etat devra donc veiller scrupuleusement à la mise en place de mécanismes de suivi qui devront tenir compte du triptype : institutions informelles, non formelles, formelles. La coopération entre ces trois (3) types d’institutions est un grand défi, surtout à travers leurs canaux éducatifs qui devront articuler le multilinguisme et le multimédia. Bref les défis de l’éthique, de la cohérence, de la responsabilité, de l’efficacité, de l’efficience sont à intégrer.
Babacar Diop Buuba
Prof titulaire FLSH-UCAD